Quoi leur dire

Lucas est mort.

Comme Dinah, comme Lindsay, comme Thibault, comme Marion. Comme toutes et tous les autres, à qui personne n’a su donner la main.

En me mettant à l’écriture, j’avais fait le choix de formaliser et de mettre au regard des autres des expériences tues, ou jadis mal-contées, en espérant poser, pour moi-même, les jalons d’un programme qui m’aurait permis de changer la vie de celles et ceux dont je pourrais avoir la chance de croiser la route.

Puis les expériences de vie se sont poursuivies. En mûrissant, en soignant ma solitude, j’ai investi le terrain de l’oralité davantage que celui du rédactionnel, j’ai parlé à des praticiens, à des amies et amis, à des personnes issues de la même famille que moi. En agissant ainsi, je suis allé mieux et j’ai fini par considérer avoir achevé mon entreprise de mise en mots du ressentiment qui m’avait servi de carburant ces six dernières années.

Puis l’aube du 12 octobre est venue et, avec elle, les injures proférées et les coups infligés par un binôme de mecs en contrebas de l’endroit où je vis. Une interaction suffisamment inhabituelle pour qu’elle me fasse du mal à l’esprit, mais suffisamment habituelle pour qu’elle ne me soutire aucun commentaire particulier. Et alors j’ai recommencé à penser à la jeune personne que j’étais lorsque j’avais 12 ans et 14 ans et 15 ans et 17 ans. Au garçon qui s’était demandé, lors d’après-midis de chacun de ces âges, si les choses à venir valaient vraiment le coup d’être vécues. Le valent-elles ?

Je ne peux pas être certain de la réponse que j’aurais apporté à la jeune personne qui s’interrogeait en ce sens, il y a déjà plus de dix ans. Quoi lui dire ? Quoi leur dire, à elles et eux ? À toutes et tous les Lucas, à Dinah, à Lindsay, à Thibault et à Marion ? À part que la lutte qui se dresse devant elles et eux les fera souffrir, qu’elles et ils auront, peut-être et je leur souhaite, le privilège de pouvoir se réfugier derrière des codes qui les protègeront.

Ou bien, peut-être, leur raconter la façon dont être inverties et invertis va changer le cours de l’Histoire. Leur dire comment chaque pas qu’elles et ils feront dans un monde adverse sera la revendication d’une place qu’elles et ils passeront une vie entière, aussi brève soit-elle, à se construire. Leur dire que les baisers volés dans le coin d’un salon à la lumière tamisée les convaincront, au moins le temps de l’euphorie, que leurs vies comporteront, elles-aussi, la dose de frisson dont elles et ils rêvent. Leur dire que le sexe, les disputes, les larmes, les fous rires et les rayons de soleil qui brûlent les pommettes contrebalanceront, au fond, les coups de pied au ventre, les gifles, les clefs-de-bras, les aérosols enflammés approchés des joues, les cheveux tirés, les balayettes et les bouts de nourriture jetés dans leur dos à la cantine.

Leur dire que nous avons une place à conquérir, que oui, c’est sûrement une guerre, mais que toutes et tous les soldats ne sont ni forts, ni infaillibles, mais que je n’envisage pas notre Salut sans cette multitude qui donne sens à ce que nous sommes, à ce que c’est qu’Être. Leur dire que nous n’avons comme carburant que la force de la rage que nous partageons.

Leur dire que je suis fier d’être une pédale. Et qu’elles et ils ont toutes les raisons, en réponse à celles et ceux qui ne savent pas et ne sauront jamais, de l’être aussi.

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