La lutte sans les autres

Aux échéances consacrées, dans le calendrier politique et militant, à la mobilisation pour des luttes égalitaires et contre les dominations des hommes, des blancs et des hétérosexuels, les médias généralistes, en recherche de controverse, laissent la parole aux repentis de l’homophobie. Le ministre de l’Intérieur, homophobe notoire, fidèle de la Manif Pour Tous, ne s’est cette semaine pas gêné pour dire son regret de s’être fourvoyé, pense-t-il.

Le système a banalisé la repentance et l’irresponsabilité face aux actes commis et paroles proférées “à une autre époque”. Le contexte devient alors un prisme d’analyse à géométrie variable, qui n’est soulevé à la rescousse des injurieux que lorsque les paroles ou actes contreviennent aux règles élémentaires de la bienséance médiatique. L’on ne dit de propos immondes qu’ils sont “sortis de leur contexte” que lorsque la vague des nouvelles idées a déjà suffisamment infusé l’opinion pour pouvoir soulever l’exception d’abjectitude à son encontre. Le contexte sert aujourd’hui à contrer la démarche militante et politique d’assainissement du débat d’idées, en justifiant l’usage de concepts au mieux datés, au pire répréhensibles, en leur donnant une résonance soi-disant historique, philosophique, théologique ou sociologique. Cette démarche est parfaitement insidieuse, et telle mansuétude n’est d’ailleurs jamais accordée aux paroles portées justement par les militants radicaux : aucune chance pour les discours révolutionnaires d’être “replacés dans un contexte”, ce qui conduit naturellement à leur décrédibilisation, les sujets qu’ils portent, pourtant clefs et très éloquents quant à l’état d’une société, semblant nécessairement, sans explications supplémentaires, à mille lieues des “vraies préoccupations des citoyens”.

Nous n’avons pas besoin d’anciens homophobes dans nos rangs. Leur perception parcellaire de l’homosexualité, se résumant soit à l’amour qui unit deux personnes, soit à l’image de rapports sexuels entre deux personnes de même genre, est aveugle et écarte habilement l’idée d’un projet culturel plus large qui remet en cause l’hétéro-cis-patriarcat comme système politique. C’est le devoir de l’étendard homosexuel que de penser une coordination politique globale : une économie, une diplomatie et un rapport au travail qui rompent avec la tradition fondée, dans chaque aspect de nos quotidiens, sur l’idée d’une complémentarité entre les femmes et les hommes. Nous luttons contre la différenciation sexuelle comme pilier de la société contemporaine et affirmons, au contraire, la nécessité de bâtir une organisation sociale dans laquelle la transgression du masculin et du féminin l’emporte. Les avis, les excuses et les regrets de ceux qui ne savent pas ce que nous vivons n’ont aucune importance.

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