Ce que c’est qu’être

À l’âge d’onze ans, mon identité de pédé m’a été assignée. Je n’étais pas pubère. Je n’avais alors jamais ressenti la moindre attirance ni le moindre désir, sous quelque forme que ce soit, pour une femme ou un homme. Je ne me connaissais pas. En tout cas, je ne me connaissais pas comme sujet existant au monde, inscrit dans un groupe, une classe, une société qui allait se nourrir de l’image que je projetais plus ou moins consciemment sur elle. 

Cette identité de pédé, je dis qu’elle m’a été assignée, d’abord par les mots. Tu es un pédé. Tu es une pédale. Tu es un homo. Tu es une fille. “La fille” était d’ailleurs l’un des surnoms que l’un de mes bourreaux préférait me prêter. À douze ans, être une fille c’est déjà immonde aux yeux des bourreaux. Mais qu’est ce qui pourrait être pire qu’une fille ? Un garçon dont on pense qu’il se prend pour une fille, qu’il se voit comme une fille, dont on ignore qu’il ne s’est jamais posé la question de savoir s’il était une fille ou un garçon. 

Il est là le début du paradoxe du harcèlement homophobe subi pendant près de sept années : tu es un garçon, mais pas un vrai garçon. Tu te prends pour une meuf mais tu es un mec. Mais tu n’es pas assez mec, donc on va te traîter de meuf. Et te cantonner aux meufs. Aucun garçon ne jouera avec toi. Aucun ne t’adressera non plus la parole. Parce que tu existes au monde comme une fille. 

Je suis resté sept années au collège et au lycée, soit la durée d’un cursus classique, sans embûches particulières sur le plan académique. Ce que j’y ai vécu relève de l’indicible. D’abord physiquement, puisque les violences mises en oeuvre à mon égard et, malheureusement peut-être, à celui d’autres jeunes comme moi, que je ne voyais pas ou feignais de ne pas voir par égocentrisme espéré comme salvateur, conduisent les personnes à qui j’en rends compte aujourd’hui à parfois lever les yeux au ciel, couvrir leur bouche de stupeur et gémir d’effroi. 

Dans les vestiaires du cour de sport, deux ou trois garçons me tenaient bien immobile tandis qu’un autre plaçait devant sa bonbonne de déodorant un briquet, de sorte à créer un lance-flamme, et s’amusait à l’approcher le plus près possible de mon corps jusqu’à ce que je ne me mette à les supplier d’arrêter. 

À la cantine, où je me trouvais souvent seul, les garçons crachaient dans mes assiettes. Ils riaient de moi, de ma tête. Ils me faisaient trébucher, dissimulaient mes affaires, me tournaient en ridicule.

Dans la cour de récréation, ils m’isolaient pour me voler un vêtement, un cahier, un téléphone portable, puis ils se lançaient l’objet, parfois le fracassaient contre le bitume. 

Tout se poursuivait jusque dans le bus scolaire. Jusqu’au pas de la porte d’entrée de la maison franchie. Et à la maison, le silence et la honte.

Les enfants s’adaptent très bien aux conditions que leur existence leur impose. Les signes physiques de brimades étaient rares. Les bourreaux savaient comment procéder. Au fond, le principal fardeau à porter était celui de la solitude, à un moment d’existence où la valeur d’un enfant aux yeux de ses congénères se mesure à sa capacité à se placer dans un groupe. Comment comprendre, avec mes outils d’enfants, le sens du traitement reçu de la part de ceux dont j’ai l’impression qu’ils sont mes semblables ? Sans personne sur qui s’appuyer pour se créer une existence dans cette arène, quelle trajectoire imaginer ? Quoi d’autre qu’une colère latente, irrépressible, infinie ?

Ce chemin de vie a balisé pour, je l’espère, le plus longtemps possible, la façon que j’aurai de penser ma place dans un système créé pour éliminer les singularités que nous sommes si nombreux à porter. Je dis que je l’espère car ma perception de ces questions a aujourd’hui changé. Maturée, elle me conduit à revendiquer l’existence d’un gouffre entre le « nous » et le « eux ». De cette idée fondamentale que le monde m’est hostile, je construis des liens avec mes semblables et me défends de devoir me rapprocher de ceux dont je crains désormais la présence. Je la crains, car je sais d’emblée qu’il s’agira toujours d’interactions non-téléguidées, comme deux langues différentes. Aussi nombreuses que les similitudes puissent être, il y a toujours un point de rupture. Un stade où ma vie devient radicalement différente de celle de ceux qui ne savent pas ce que nous avons vécu. Ce dissensus se matérialise bien souvent dans le discours : une parole qui, d’un coup, vient rompre la passerelle dont l’interlocuteur considérait qu’elle nous rapprochait. Un mot assumé, un constat, peut-être motivé par la colère ou la peur. Un souhait de tester l’autre et sa capacité à désincarner sa considération des choses, à envisager quelque chose qui ne le touche en aucun cas. Et souvent, la déception qui suit la réponse déresponsabilisée qu’il nous livre. Parce que cet autre, décrit dans les précédents textes et dans celui-ci, n’est pas acteur de quoi que ce soit. Il pense que les malheurs de ceux qui ne lui ressemblent pas ne sont pas les siens, qu’il ne les cause pas. C’est pour éviter ce spectacle de lâcheté que les groupes font le choix de se fédérer. Qu’ils peuvent se rejoindre sur le point commun de leur anti-existence au monde, ou bien de leur existence dans un anti-monde.

Pour pouvoir être, j’ai fait le sacrifice de la naïveté et de la candeur de ceux qui ne cherchent pas à tirer les fils de leur identité. J’ai admis que, d’emblée, je devrais (par choix et par obligation) me définir par ce trait d’existence qui a justifié tous les mauvais traitements de l’âge adolescent. Être, c’est donc forcément dépasser l’aveuglement de ceux qui n’ont pas besoin de savoir qui ils sont. J’ai besoin de savoir, pour le jeune qui par trois fois a voulu se donner la mort en avalant du Doliprane, dont je sais aujourd’hui qu’il risquait tout au plus un mal de ventre. Je souris en pensant à ces épisodes. J’ai besoin de savoir, pour l’enfant qui s’est toujours demandé ce qu’il faisait là, qui savait que sa vie ne serait pas celle des autres. J’ai besoin de savoir, pour canaliser toute la colère qui me ronge chaque jour dont il m’est donné de profiter du soleil. J’ai besoin de savoir, et je cherche.

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