Mon grand-père maternel est mort du sida en 1997 dans le nord de l’Angleterre.
Avant d’avoir une vie gay, je ne m’étais jamais posé la question de l’impact de cette information, qui m’est arrivée bien tardivement, sur la construction de mon identité de pédé.
J’ai dû entendre pour la première fois parler du sida autour du 1er décembre 2005, via une campagne de l’INPES (aujourd’hui Santé Publique France) qui diffusait sur les téléviseurs une succession de messages, révélant à la fin la formule : “J’ai flirté… avec le virus du sida”. J’allais avoir 10 ans. En 2011, j’apprenais d’une cousine anglophone, dans la simplicité d’une phrase de préadolescente candide, que mon grand-père était mort du sida. Jamais ce bout d’information ne m’était parvenu. Jamais je n’ai su en parler à ma mère, ni à ma grand-mère, ni à un quelconque autre membre de ma famille.
Tout le monde dit que je lui ressemble. Que je me serais merveilleusement bien entendu avec lui. Qu’il aurait sûrement aimé m’emmener en vacances. Je me dis que c’est vrai. Je me dis aussi, souvent, que je n’ai pas le droit de regretter quelque chose que je n’ai jamais connu. Par respect pour ma mère, pour ma tante, pour mon oncle. Pour ma grand-mère, qui ne veut jamais en parler mais dont je sais la douleur.
Lorsque je suis devenu conseiller du maire de Paris Centre, chargé entre autres de ce que l’on appelle la “lutte contre les discriminations”, j’ai été conduit à me saisir d’une série de dossiers relatifs à la mémoire dans l’espace public. La Ville de Paris a pris la route d’une politique mémorielle “du souvenir”, figée dans des monuments, des noms de places et de rues. À mon échelle, j’ai coordonné l’installation à proximité du métro Saint-Paul d’une “Place des Combattantes et Combattants du sida.” Et je me demande alors quel regard porter sur ces inaugurations téléguidées par des gens qui ne se souviennent pas comme nous ? Qui ne comprennent pas la dimension quasi-épigénétique du sida et cette fourmilière de séroconcernés dont le discours et l’action politiques prennent forcément une trajectoire de rupture par rapport à un ordre établi, libéral, méritocratique, capitaliste, patriarcal ?
Et comme professionnel, comment faire valoir les intérêts d’une coalition politique face à des singularités dont les manifestations sortent du cadre admissible pour les régimes traditionnels ? Comment protéger mon élu, le positionner dans ces débats dont je sais qu’il ne pourra jamais pleinement comprendre l’essence ? Il ne le peut pas. J’espère ne pas avoir fait un trop mauvais travail.
À la question de savoir ce que le sida m’a fait et, en regard de ce qu’Elisabeth Lebovici a magistralement raconté, je réponds qu’il m’a construit. Comme pédé, il m’a fallu vivre et apprendre le sida à travers les archives, le cinéma, la littérature. Une histoire communautaire et, surtout, pour moi, une identité imprégnée de pratiques culturelles menacées par les politiques d’assimilation à un régime hétéro-cis-patriarcal qui veut les normaliser, les normativiser et les contraindre dans un cadre légal et jurisprudentiel alors que, précisément, c’est en rupture de ce régime que se construisent perpétuellement les identités pédés, lesbiennes, trans.
Les politiques publiques doivent intégrer ce nécessaire différentialisme ou, plutôt, désintégrer cet inutile universalisme qui efface, gomme et clone pour asseoir une tyrannie de l’identicité manifeste. L’enseignement du sida, c’est ça. C’est la conscience que les spécificités des pratiques doivent être nommées et préservées. Qu’elles sont le terreau d’une société où chacun peut se reconnaître, pas parce que l’on offre un modèle unique voulu comme commun, stérilisé, mais parce qu’on propose une infinité de modèles, qui permettent les croisements des identités, des souvenirs, des héritages et des envies pour l’avenir. C’est la conscience, aussi, de l’expertise des premières lignes et de leur capacité d’autogestion et d’auto-organisation. Autant de leçons que les décideurs ont habilement laissées de côté face au Covid-19. Le sida, c’est une conscience de classe. Et donc des manifestations mémorielles singulières. Ce sont les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. C’est le déploiement du Patchwork des Noms. C’est une politique performative qui écarquille les yeux de ceux qui ne sont pas comme nous, qui ne connaissent pas.
La place de la politique publique dans tout ça ? Laisser vivre, sans appropriation, sans reprise à son compte qui efface, gomme et clone, mais en offrant à ces groupes, qui n’ont dans notre régime pas de place dans l’espace public, la possibilité de s’y inscrire et d’y faire de la politique.
Nous ne nous souvenons pas comme ils se souviennent. Ils ne savent pas comme nous savons. Et c’est bien comme ça.
Un militant historique, ancien d’Act-Up et du Sidaction, m’a dit, lors d’une de ces célébrations, que “les folles sont loyauté et port de tête.” Je pense qu’il a raison.
{Texte publié dans le mémoire « Terre des blessures, terre des souvenirs, terre du désir : autour de la mémoire des luttes contre l’épidémie de VIH/sida dans l’espace public parisien » de Léo Labarre}
Laisser un commentaire