Le libéralisme culturel (qui prône la liberté des mœurs mais pas la coercition collective), s’il va moins loin que le progressisme (qui défend ces deux principes), a au moins permis, dans son entreprise d’assimilation des groupes dits minoritaires au régime de l’hétérosexualité comme « norme », la diversification des représentations de ces groupes dans les œuvres artistiques, notamment audiovisuelles.
Au regard des précédents commentaires, et particulièrement de l’idée que l’inscription des interactions homosexuelles dans un cadre juridique issu de l’ordre hétéro-cis-patriarcal contrevient au projet de casse de l’ordre binaire de la différenciation sexuelle, on pourrait trouver à redire sur l’opportunité de valoriser à la TV, dans la littérature ou dans la musique des figures non-conventionnelles et des représentations qui questionnent cet ordre. Il semble néanmoins nécessaire, devant l’état de fait décrit au premier paragraphe, de penser ces deux grands mouvements conjointement.
Je discutais récemment avec un ami travaillant à un projet de film de l’importance de cette représentation des groupes dans l’art. Notre échange concernait en l’espèce les pédés, les lesbiennes et les trans, dont les pratiques ont été et demeurent facilement mimées par des auteur-rices ou acteur-rices non-concerné-es par elles. Je soutenais que les grosses productions, celles qui témoignent du pouvoir exercé par les entreprises et personnalités se trouvant au cœur de la grosse machine néolibérale, ne devaient plus pouvoir diluer les représentations queers dans les visages de personnes en phase, du fait de leur façon de performer l’hétérosexualité cisgenre patriarcale, avec le régime que les représentations queers cherchent justement à remettre en question. Pour le dire autrement, il semble indispensable que les représentations proposées dans les médias de masse, dans les blockbusters, dans la musique à consommer soient fidèles aux vécus intimes des personnes queers, et donc performées par elles.
Le piège universaliste
L’idée candide que dans notre société parfaite, « tout le monde puisse jouer tout le monde parce qu’après tout, nous appartenons collectivement à la race humaine », est fausse. Distillée habilement par les tenants de l’universalisme agressif, qui gomme les spécificités culturelles, les langues, les religions, les récits, pour renforcer un ordre établi blanc, binaire, hétérosexuel, borné juridiquement selon le modèle néolibéral, cette croyance que les identités queers seraient fongibles dans n’importe quel jeu d’acteur pourvu que celui-ci soit convaincant fragilise la capacité du groupe à construire une alternative crédible au régime hétéro-cis-patriarcal. Au contraire, ce fétiche de l’universel « normalise » (selon une méthodologie précédemment dénoncée) les pratiques culturelles queers, les vide de leurs histoires et de leur force de frappe.
Cette thèse semble loin de l’évidence. Jusque dans les rangs des pédés, lesbiennes ou trans, où certain-es voient d’un œil serein le « droit à l’indifférence » encouragé par ces contenus formatés, pensés pour nous rendre aimables, lissés, moins radicaux, il est vrai que la possibilité offerte par le cinéma ou la littérature de fondre des identités et des pratiques autrefois criminalisées (elles sont désormais strictement policées, y a-t-on vraiment gagné ?) dans un cadre collectif permettant de s’assimiler aux modes de vie (plus rangé, plus calme, plus prévisible) auxquels nous avons été biberonnés peut correspondre à un souhait. Mais si ce souhait existe et peut trouver son sens à une échelle individuelle, il ne doit pas se confondre avec l’objectif politique de casse, intrinsèque aux luttes queers. Nos existences et ce qu’elles portent, c’est à dire, envers et contre-tout, le questionnement permanent des ordres établis (y compris par nous mêmes jadis), sont incompatibles avec la soupe universaliste qui veut diluer nos récits dans ceux de nos oppresseurs.
Pourquoi, alors, dire avec autant de force le refus de voir des intimités bafouées par les jeux d’acteurs et les plumes mal-renseignées ? Les exemples d’œuvres, bonnes ou mauvaises, qui usurpent les pratiques queers et leurs codes pour alimenter un imaginaire fantasmé chez les tenants de l’hétéro-cis-patriarcat sont nombreux. En 2015, l’anglais Tom Hooper réalise et co-produit le film The Danish Girl, inspiré d’un roman homonyme paru quinze ans plus tôt et tiré d’une « histoire vraie », celle de Lili Elbe, artiste danoise connue pour avoir été la première personne à recourir à une opération de réassignation sexuelle (en 1930). Dans le rôle principal, l’anglais Eddie Redmayne, vu plus tard dans des films de fantasy mais, surtout, vrai cis-hétéro marié à l’époque et désormais papa. Eddie Redmayne débute « en homme » dans le film. Rapidement, le réalisateur donne à voir les premières expériences de travestissement de Lili Elbe, le regard désapprobateur du Danemark des années 1920 et la mise à mal, on peut l’imaginer, d’un mariage sincère. Comment prétendre retracer, à travers la figure d’un homme cisgenre hétérosexuel, l’intensité de l’existence d’une femme trans, qui plus est au début du 20e siècle ? À défaut d’être en mesure d’envisager pleinement ce que l’époque pouvait produire (c’est en effet le travail d’un acteur que de se projeter dans un rôle, et une actrice trans n’aurait pas été moins capable de le faire), on peut au moins interroger la nécessité d’assimiler les vécus trans aux vécus cis, si ce n’est dans un but commercial. Facteur de visibilité, cette immixtion des questions queers dans l’industrie littéraire, cinématographique ou musicale hétéro-cis-patriarcale produit en fait un double-effet kiss-cool : assimilation des pratiques queers aux pratiques hétéros (et donc dépolitisation de l’homosexualité) et précarisation des artistes queers déjà en mal de contrats (désormais iels n’accèdent même plus aux rôles pour lesquels iels auraient toute légitimité dans les superproductions).
En littérature, le constat et le mécanisme d’usurpation sont les mêmes : très prolifique aujourd’hui, notamment du fait de l’ouverture du cadre juridique néolibéral à « d’autres identités » (en réalité, calquées sur et compatibles avec le modèle hétéro-cis-patriarcal), le champ du livre « queer » a permis dans les années récentes l’essor d’écrivain-es hétéro-cisgenre qui ne se gênent pas pour s’étendre à longueur de pages sur, au choix, l’amour entre hommes, la sexualité des couples de femmes, les parcours des personnes trans, etc. Cette démarche nouvelle, et témoin d’une époque où l’on-pourrait-tout-dire-sur-tout-le-monde-parce-qu’on-est-tous-pareil, ne peut pas fonctionner. Deux types d’arguments sont régulièrement opposés à cette critique. D’abord, ceux qui disent que les personnes s’adonnant à cette écriture sont extrêmement bien renseignées, qu’elles ont fait leurs recherches, qu’elles ont saisi les enjeux des représentations pédés/lesbiennes/trans. À ceux-là, on répond que si ces écrivain-es ont si bien saisi les « enjeux des représentations », iels n’auront aucun mal à comprendre qu’iels doivent céder leur place et laisser la parole directement aux groupes dont iels se font les porte-voix. Ensuite, ceux qui disent que le travail d’écrivain-e consiste d’abord à faire jouer son imagination, qu’on ne saurait interdire de fantasmer au risque de sombrer dans le (crypto-)fascisme. Pour eux, un seul rappel : ces existences et pratiques queers ne sont justement pas de l’ordre du fantasme. Les imaginer, les habiller de clichés hétéro-compatibles, tout cela vide de leur substance la complexité et la multiplicité des pratiques qui participent de la singularité du « régime queer » par rapport à l’ordre hétéro-cis-patriarcal. Les exemples sont légion (morceaux choisis ci-dessous) et reprennent le mécanisme tout juste décrit (on ajoute pour les représentations des lesbiennes le sujet du male gaze, retrouvé au cinéma, qui s’applique évidemment aux mises en scène de l’hétérosexualité mais qui prend une dimension particulière lorsqu’il s’agit de décrire des relation entre femmes) :
- Fracture(s) de Emy Bloom, récompensé dans la catégorie « Romance » par le Prix du Roman Gay 2021.
- La Fille aux yeux d’or d’Honoré de Balzac.
- La Meilleure part des hommes de Tristan Garcia.
La réponse identitaire queer
Face à une méthodologie d’appropriation, d’usurpation et d’assimilation parfaitement rodée, bénéficiant du soutien d’un système « inclusif » mais prompt à asphyxier les velléités différentialistes, il est indispensable de penser la construction d’une contre-industrie de l’art, centrée sur la mise en lumière libre des pratiques et récits jusqu’à présent utilisé-es aux fins décrites un peu plus haut. Cette entreprise paraît nécessaire pour s’affranchir des mécanismes de « normalisation » (male gaze, empathie) et proposer une lecture réaliste des existences queers, ancrée dans leurs pratiques, capable de dire leurs multiplicités, sans chercher à coller à un agenda de lissage des expressions des différents groupes.
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