Le pédé politique : homosexualité & lutte des classes

En 2019, les jeunes avaient lancé, suivant l’appel de la militante suédoise Greta Thunberg, les grèves pour le climat. Chaque vendredi après-midi, un petit contingent d’étudiant.es de mon université quittaient la classe ou séchaient les cours, se retrouvaient dans les espaces communs et fabriquaient des pancartes appelant au sursaut écologique, à la bifurcation vers des modes de consommation alternatifs, à la conscience de la limite d’un modèle de croissance infinie dans un monde fini. Et les revendications allaient finalement au-delà du simple “sujet” écologique. Les jeunes brandissaient des messages exigeant la revalorisation de la place des femmes dans toute une série de domaines, et en priorité dans la cité. Ils et elles proposaient à leur manière, ce faisant, de réfléchir déjà à un projet politique global, bien plus large que celui d’un quotidien rythmé par le tri sélectif et le brossage-de-dents-robinet-fermé.

Je me rappelle avoir aperçu, lors de l’une de ces manifestations, une pancarte au slogan simple : “L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage.”

On peut dire que l’homosexualité sans lutte des classes, c’est juste du sexe. Proposer l’homosexualité sans y associer de projet politique, c’est la cantonner au rang de simple « orientation sexuelle », expression positiviste néolibérale et moderne s’il en est. Faire une politique homosexuelle, c’est donc proposer une économie, une politique du travail, une politique culturelle, sanitaire, sociale, écologique, une géopolitique en résonance profonde avec un modèle de collectivité dans lequel la question queer tient la place centrale.

La révolution, ou rien ?

Comment un projet politique intégrant toutes ces données pourrait-il être autre chose que profondément révolutionnaire, en tout cas « de rupture » ? Le bousculement de l’ordre hétéro-cis-patriarcal, partout où celui-ci a laissé croître ses racines, passe indispensablement par la refonte de notre politique économique, tournée désormais vers le partage, la redistribution, la confiscation des très hauts revenus.  Il induit évidemment de nouvelles façon de penser notre rapport au travail, avec la préservation d’acquis sociaux maximalistes, une place faite au temps libre, au repos, avec le renversement des rapports hiérarchiques et leur mise à l’horizontale, avec, surtout, la réappropriation par les travailleurs de leurs outils de production. Il nécessite d’exiger la valorisation d’une ligne culturelle faisant toute sa place à la diversité des artistes, loin de toute accumulation des oeuvres, pour le retour de ces dernières aux territoires qui en ont été spoliés, et un soutien sans faille à la liberté artistique, créative, surtout lorsqu’elle critique l’ordre établi. Le bousculement doit intervenir dans le champ sanitaire et social : l’héritage culturel, dont on pourrait dire qu’il présente une dimension épigénétique, du sida dans l’ensemble de la société, a fortiori chez les gays, a permis de faire émerger la figure du patient-expert. C’est cette approche communautaire, cette pair-aidance, dans un système de soins gratuit, total,  qui doit prendre le pas sur un cadre quasi-hiérarchique de mise au ban des patients aux pratiques perçues comme marginales. Ce bousculement passe bien sûr, enfin, par la réévaluation de la géopolitique, attachée désormais au pacifisme, à l’internationalisme et donc au non-alignement, en rejet de tous les impérialismes, de toutes les oppressions, en refus absolu de tous rapports avec les puissances dont l’action va à rebours des valeurs que nous portons.

Le piège de l’Universel

À rebours de cette vision d’une homosexualité politique, les tenants d’un universalisme agressif cherchent à dissoudre l’altérité induite par le projet queer dans l’ordre établit hétéro-cis-patriarcal précité. Il s’agit alors pour eux de réduire l’homosexualité à une simple façon d’avoir des rapports sexuels. On entend d’ailleurs à l’envie dans leur bouche l’idée, largement reprise jusqu’aux rangs de la “Manif Pour Tous”, que ce qui se passe dans l’intimité de la chambre n’a pas à être étalé en place publique. Cette vision moraliste et puritaine de l’homosexualité et, au fond, de toutes les sexualités considérées comme déviantes ou marginales, peut se voit opposée au moins deux remarques.

D’une part, le rapport sexuel queer est politique. À travers le monde, la pénalisation des sexualités entre hommes ou entre femmes, les lois de répression de la “propagande LGBT” et, partout, le maintien d’un système d’oppression économique, sociale, politique, sanitaire à l’égard des homosexuels fait figurer les actes les plus intimes parmi les étendards des luttes émancipatrices. Baiser, c’est politique, notamment quand on s’encule. Le sociologue Sam Bourcier, dans un entretien accordé au format audiovisuel de la revue Regards (“On assiste à la dislocation de la différence sexuelle” – 9 juillet 2021), soutenait dans une formulation plutôt marquante que “beaucoup de gens ne savent pas s’enculer en France.” Cette expression traduit parfaitement l’intérêt de la question sexuelle dans le déploiement d’un projet de société qui défonce l’idée de binarité et de différenciation sexuelle. La mise en avant du sexe est d’ailleurs une nécessité extrêmement contemporaine : dans le numéro 25 daté d’avril 1981 de Gai Pied, Michel Foucault écrit qu’”imaginer un acte sexuel qui n’est pas conforme à la loi ou à la nature, ce n’est pas ça qui inquiète les gens. Mais que des individus commencent à s’aimer, voilà le problème.” Ce propos s’inscrit dans un contexte où l’homosexualité, et a fortiori l’homosexualité masculine, n’avait de résonance dans le reste de la société qu’à travers son expression la plus triviale, c’est à dire sexuelle. Mais trente ans plus tard, au moment des débats sur l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe, et quarante ans plus tard, dans un ordre social qui a pleinement, en droit, assimilé les pédés au régime hétéro-cis-patriarcal, il se produit l’inverse de ce que constate Foucault. Aujourd’hui, la seule expression tolérée de l’homosexualité en est l’expression amoureuse. La romantisation des rapports homosexuels a permis leur conformation au régime hétéro-cis-patriarcal. Depuis 2013, on n’évoque l’homosexualité que sous l’angle de la bienséance : sa normalisation s’est faite au prix du vidage de toute sa substance. Le public ne sera informé du sujet queer qu’à travers le prisme de l’homosexualité (masculine) comme cadre amoureux, accomodé des principes néolibéraux du mariage et ne demandant rien d’autre qu’être l’égal des couples composés d’un homme et d’une femme. Tout le monde est content, le rouleau compresseur des identités peut poursuivre son entreprise. Un bon exemple du retournement de l’état de fait décrit par Foucault est la rhétorique des élu-e-s face à l’imagerie sexuelle queer. En 2016, trois ans après le « mariage pour tous », le Maire d’Angers Christophe Béchu fait retirer de panneaux publicitaires JC Decaux des affiches d’une campagne de prévention du VIH, sur lesquelles les passants pouvaient voir une expression physique (baisers sur la bouche) ou une évocation sémantique (« Avec un amant. Avec un ami. Avec un inconnu. ») de la sexualité pédé. Béchu s’était alors défendu de toute homophobie : il s’agissait simplement de « protéger les enfants les plus jeunes des visuels et des messages. » Dans ce cas d’espèce, on retrouve bien l’idée que, puisque désormais l’amour entre deux hommes ou deux femmes (on repassera pour les autres) est l’égal en droit de celui entre un homme et une femme, ce n’est pas la dimension « affective » de l’homosexualité qui pose problème : c’est sa dimension sexuelle. L’entreprise néolibérale de gommage des spécificités identitaires via le positivisme juridique (créer des droits permettant d’assimiler les minorités aux groupes qui les oppresse) a parfaitement fonctionné, si bien que désormais le sexe est indicible.

Mais si l’homosexualité ne saurait, en vertu de tout ce que l’on vient de dire, s’exprimer sans sexe, il faut évidemment l’envisager dans d’autres dimensions. Le principe même de luttes (a fortiori intersectionnelles) pour l’émancipation des pédés fait entrer le politique dans la chambre à coucher. L’invention récente de l’acronyme HSH, désignant les Hommes ayant des rapports Sexuels avec des Hommes est un exemple anecdotique mais parlant de cette politisation des sexualités, avec l’admission par les institutions qui policent nos comportements que les groupes ne sauraient être cantonnés à des catégories élaborées tardivement (le terme d’homosexualité n’apparaît qu’à la fin du 19e siècle) : il y a des hommes qui couchent avec d’autres hommes sans être homosexuels. Ce constat force l’ensemble de la machine à penser un questionnement des grands principes considérés comme acquis : qu’est ce que le couple ? qu’est ce que la famille ? qu’est ce que la descendance ? Et à accepter par ailleurs que, malgré la promulgation de lois et l’édiction de droits tendant à rapprocher le « régime » de l’homosexualité de celui de l’hétérosexualité, les queers ont de spécifique qu’ils trouvent toujours le moyen de casser ce qui leur est présenté comme définitif. C’est ainsi que dans le cadre, fixé par la loi, de l’adoption par des couples de personnes de même sexe, les familles queer continuent de faire des enfants à quatre et de les élever ainsi. On s’intègre donc au cadre proposé, et on le défonce de l’intérieur par notre seule existence. Elles sont donc là, les prémices de la fin du régime de l’hétérosexualité, cisgenre, patriarcale : pris à leur jeu, les tenants de cet ordre se rendent compte, s’ils observent, que jamais il n’y aura de compatibilité parfaite entre les existences queer et le système d’assimilation qui leur est proposé.

Dans cette perspective, il faut savoir différencier l’intérêt individuel de mesures « d’égalité » (choix personnel de « faire famille », recherche de « sécurité », participation au système économique et financier), qu’on ne saurait nier, et leur intérêt communautaire, bien plus questionnable.

Laisser un commentaire