En juin dernier j’ai offert à l’un de mes amis proches l’emblématique ouvrage Dans ma chambre de Guillaume Dustan. Adepte des petits mots d’amitié sur les pages blanches qui précèdent généralement l’incipit, qui ont le double intérêt de faire passer des messages et d’imprimer durablement l’objet-livre de la mémoire de son donateur, j’avais griffonné sur une demi-page un résumé de ma vision de l’oeuvre d’un auteur controversé mais à la contribution monumentale à la lutte pédé, en tout cas à la politisation par la démarche artistique des grands enjeux de l’homosexualité masculine parisienne des années 1990. L’ami en question m’a reparlé récemment de cette dédicace. Incapable de me rappeler des termes exacts de mon expression de l’époque, je tente ici un bref retour à l’essence de ce qui constitue un pilier de la littérature gay contemporaine.
Lutte pédé et sexe : le grand schisme de l’assimilation
En 1978, l’artiste américain Gilbert Baker créait le premier modèle du devenu célèbre « drapeau LGBT » (on reviendra dans un prochain post sur la question du drapeau et de la lutte). Un rectangle composé de huit bandes de couleurs dont chacune incarnait l’âme de ce qui devait constituer la « fierté » lesbienne, gaie, bi et trans. Le violet de l’esprit, l’indigo de la sérénité, le turquoise de la magie, le vert de la nature, le jaune du soleil, l’orange de la guérison, le rouge de la vie et le rose du sexe. Du fait de difficultés d’approvisionnement en teinture rose, l’artiste abandonne rapidement cette huitième bande pour formaliser un étendard à sept couleurs (puis six, en fusionnant l’indigo et le turquoise pour former un bleu nuit), reproduit notamment sur 1 600 mètres pour la Pride new-yorkaise de 1994, à l’occasion des 25 ans des émeutes de Stonewall.
Mais quel malheureux coup du sort, quand même, que cet abandon du rose de la sexualité dans le symbole d’un mouvement révolutionnaire prenant racine, précisément, dans la remise en question des formes dites traditionnelles de performativité du sexe. En réalité, la disparition du sexe de la lutte queer obéit à un processus bien engagé d’assimilation au régime hétérosexuel (et même hétéro-cis-patriarcal) qui nous force à dissimuler l’ensemble des pratiques dépassant le cadre d’acceptabilité imposé par le pacte de non-agression proposé par les hétérosexuels à toutes celles et ceux qu’ils considèrent comme déviants, mais dont l’inclusion dans la société semble inévitable. Cette dilution de la question du cul dans la lutte politique queer s’est notamment manifestée à l’époque du Mariage Pour Tous (sic). On consacrera un prochain article à la poursuite de l’utopie néolibérale incarnée par « l’égalité des droits » (égalité de qui ? par rapport à qui ? sur quoi ? dans quel but ?), contentons-nous ici de réfléchir à l’absence totale (et remarquée) de ce sexe si dérangeant dans ce débat politique national de 2012-2013, en lien direct avec les conditions matérielles d’existence des queers.
En 2012 et 2013, en France, les débats relatifs à l’examen, au Parlement, du projet de loi ouvrant le mariage aux couples de mêmes sexes, ont conduit la gauche à devoir justifier de l’intérêt social de cette mesure. Largement utilisé par les partisans du projet de loi, les responsables politiques comme les militants (dont j’étais alors) brandissaient le fétiche de l’amour comme raison suffisante à l’ouverture d’un nouveau droit. Les couples homosexuels s’aiment alors, après tout, pourquoi ne pas leur offrir les mêmes protections juridiques que les couples hétérosexuels ? Si la question de la sécurisation, en l’occurrence pour les conjoints comme pour leurs enfants, par un arsenal normatif, est dans un régime néolibéral et positiviste absolument centrale dans l’accès à de nouveaux droits, introduire cette problématique par l’argument de l’amour ne produit d’autre effet que celui de dépolitiser le coeur de la pratique queer, fondée en grande partie sur l’expression d’une certaine sexualité (avec notamment le sado-masochisme, la question des accessoires et outils dans une perspective transhumaniste voire posthumaniste, la pornographie). Si l’on décide de se placer dans l’acceptation du carcan néolibéral positiviste, et que notre objectif est l’acquisition de nouveaux droits, alors ce processus ne saurait se fonder sur une base aussi insignifiante culturellement et communautairement que celle de l’amour. Mais dissimuler le sexe, c’est se faire bien voir par ce groupe (hétéro-cis-patriarcal) qui n’a rien à gagner à faire monter sur son piédestal une frange aux pratiques incompatibles avec la vocation supposée de l’humanité : la reproduction et la survie de l’espèce.
Dustan et sa littérature pornographique : plongée dans un écrit révolutionnaire
Une fois donc écarté le sujet de la disparition du sexe dans la lutte pédé et mis en lumière l’intérêt a contrario de porter cette question au premier plan de celle-ci, on peut plonger sans complexe dans une oeuvre qui nous sert du porno sur un plateau, relatant des pratiques dans un niveau de détail permettant de saisir tout l’enjeu et la place du sexe dans la sexualité pédé.
Pour illustrer ce propos, j’ouvre au hasard (pour de vrai) l’ouvrage Dans ma chambre, que j’ai lu pour la première fois en 2019 je crois. Je tombe sur l’extrait suivant.
« Je le baise par-derrière en le cravachant doucement. Je dis Fais-moi un cul bien ouvert maintenant. Il fait un cul bien ouvert. Après je dis Ferme-le là. Il le ferme. C’est vraiment bien. De dos, les mains attachées au cou, ça fait un bon quart d’heure qu’il bande à fond sans se toucher. Je lui détache les mains pour qu’il me tire sur les couilles. Interdiction de se branler évidemment. Je le rattache.
Je le pousse sur le lit pour le baiser allongé. Et puis je commence à m’emmerder. Alors je lui mets un oreiller sur la tête. J’appuie. Ça m’excite. Lui aussi d’ailleurs. Il tend son cul à fond. J’appuie plus fort. Un orgasme commence à monter. (…) L’orgasme s’arrête de monter et je sais qu’il n’y a plus rien à faire pour le rattraper alors je le change de position et je le défonce pour le faire jouir et il jouit et je sors et je me branle et après je m’allonge à côté de lui sans le toucher. »
L’écriture de Dustan permet ce saut vers une reprise du sexe comme arme politique (ici artistique), composante pleine et entière d’une lutte pour la revendication par le simple fait de son existence d’une altérité (une queerité) qui s’exprime le plus justement via le sexe. Le sexe gay a tout à rejeter du sexe hétéro, en tout cas à s’inscrire en faux par rapport à lui. Le dissimuler, le dissoudre ou le diluer dans une lutte à visée égalitaire en le remplaçant par un concept plus universel mais donc, in fine, facteur d’oppression, comme celui d’amour, ne saurait à terme bénéficier à toutes celles et ceux dont les pratiques dépassent le cadre policé et réglementé de la sexualité (voir à ce sujet la jurisprudence, notamment l’arrêt Laskey, Jaggard et Brown contre Royaume-Uni de la Cour européenne des droits de l’Homme, daté du 19 février 1997).
De la même manière que l’homosexualité, sans lutte des classes, c’est juste du sexe, la lutte queer, sans sexe, ce n’est qu’un fétiche du régime hétéro-cis-patriarcal.
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